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 Symbolique du Sacré

Symbolique du Sacré

La commémoration d’Achoura nous donne l’occasion d’évoquer pour Orient Héritage l’importance de la prise en compte des besoins corporels au sein de la religiosité chiite. A ce titre, nous parlerons aussi de quelques uns des plats typiques de cet événement important.

Dans un esprit propre au chiisme duodécimain, le don de nourriture pour une intention religieuse est très répandu chez les croyants; on l’observe aussi bien à la ville qu’à la campagne, dans les milieux aisés comme dans les milieux populaires. Il implique de donner de la nourriture aux voisins et notamment aux gens dans le besoin. L’offrande de ce repas votif (le ghaza-ye nazri), où est célébré un des quatorze Infaillibles (chârda ma’sum) du chiisme, la nourriture est préparée et distribuée au nom et en l’honneur de celui-ci pour le remercier de l’exaucement d’un vœu qui lui est attribuée. De nombreuses personnes participent à travers tout le pays à sa réalisation et à sa distribution afin d’être bénies.

Ragout avec viande d’agneau ou mouton, des pois cassés, pommes de terre et du safran

La nourriture a donc en Iran une valeur symbolique et sacrée: l’acte de nourrir les autres est essentiel, pas celui de se nourrir. De très nombreux hadiths chiites, de très nombreux dictons louent l’acte de nourrir les gens, c’est à dire tout simplement « les serviteurs de Dieu ».  Le terme religieux utilisé en arabe est it’am (l’acte de nourrir) et il est mentionné dans les versets du Coran.

Plus encore que nourrir l’autre, le croyant veille à préparer aussi de quoi nourrir l’inconnu, celui qui n’est pas là mais qui peut encore arriver. Ils doivent pouvoir tous être rassasiés et abreuvés lorsqu’ils suivent la procession. L’invité non appelé est ainsi plus respecté encore que les autres puisqu’il est appelé l’ami de Dieu” (Habib-e khodâ) Dans ce système de valeurs centrés sur le don, celui à qui on offre de la nourriture n’est pas censé la refuser: l’obligation de donner s’accompagne de celle de recevoir.

patisserie iranienne à la base du safran et farine du blé
halva

Ces distributions de nourritures votives ne sont pas seulement bénéfiques pour la personne désignée par le vœu, elle en retire du tabarrok, qui désigne une sorte de grâce, ou de bénédiction divine, assurant chance, bonheur à certaines personnes relativement saintes ou à un certain lieu sacré, et qui se transmet par le contact physique. En mangeant cette chair tabarrok, les fidèles s’approprient donc cette qualité divine et peuvent espérer que leur propre problème de santé ou autre en gagnera une amélioration, et acquerront ainsi du savâb, mérite nécessaire au pardon des péchés et à l’obtention du paradis.

patisserie iranienne à la base du safran et farine du blé
halva

Ces deux notions de savâb et tabarrok sont très liées. Il existe ainsi un certain nombre de pratiques centrées sur le corps, usant de choses tabarrok et permettant d’accumuler du savâb. Ainsi par exemple, embrasser les parois ou les portes d’un lieu sacré, réussir à toucher le tombeau d’un Imam ou de l’un de ses descendants. Les pèlerins qui y sont parvenus sont à leur tour porteurs d’un tabarrok qu’ils transmettront à ceux venus leur rendre visite. Et ceux qui ne peuvent accomplir en personne le pèlerinage de Kerbala, peuvent s’approprier un peu du tabarrok lié à ce lieu sacré à travers les tashib et les mohr, façonnés à partir de la terre sacrée de Kerbala à laquelle fut mêlé le sang de Hossein l’Imam martyr, et rapportés en cadeaux par les pèlerins qui ont eu la chance de pouvoir y aller.

Les plats votifs

 Quand ils ont été rapportés d’un pèlerinage, comme les incontournables nokod-kesmesh de Mashhad aux pois chiches et aux raisins, parce qu’ils sont tabarrok par nature comme le showl-e zard, cette confiserie à base de riz au lait, ou encore la grenade, qui consommée le vendredi matin, avant le lever du soleil éloigne Satan pendant quarante jour, ou enfin parce qu’elles sont consacrées par un vœu.

Cette dernière pratique est la plus importante et la plus diverse, elle va de bonbons distribués à l’issue d’une lecture religieuse au don de dizaines, voire de centaines de moutons, offerts collectivement par la communauté villageoise ou urbaine à plusieurs milliers de personnes à l’occasion d’Achoura.

plat préféré des iraniens à la base d’agneau et des herbes fines et des épices
ghormeh sabzi

Un plat est aussi plus particulièrement confectionné pour cette occasion et il sera différent selon chaque région: le gheimeh, ragoût de viande d’agneau, de pommes de terre et de citrons séchés servis avec du riz. Certains élaborent différemment ce plat rituel: dans la province de Kerman, les gens préparent le dizi (ab gousht), une soupe de viande d’agneau, de pommes de terre, de tomates, de céréales et de haricots. A Mashhad, la ville sainte, on préfère alors servir le sholeh, ce plat composé de blé, d’orge, de viandes et de lentilles.

Les vœux peuvent être individuels ou collectifs et concerner toutes sortes de nourriture.

Pour assurer un bon voyage au pèlerin, ses proches sont astreints le troisième jour après son départ, à la préparation de l’âsh- e posht-e pâ, “la soupe de derrière le pied”.

Ces âsh (aliment à partager), sont des sortes de soupes épaisses tenant d’ailleurs du ragoût, mais ce ne sont ni des soupes ni des ragoûts mais du âsh! Elles constituent donc un plat privilégié en tant que nourriture votive tout le long d’un pèlerinage ou d’une procession.  L’âsh est un plat qui se distribue, on en consomme pour toutes les occasions importantes de la vie, et donc aussi bien pour la première dent d’un bébé que tout le long du parcours accompli par les pèlerins, le jour de l’Achoura ou encore le long de l’immense trajet que certains accompliront quarante jour plus tard à Kerbala, en Irak, au tombeau de l’imam Hossein pour la fête de l’Harbaïn.

On le sert alors dans d’immenses marmites en terre ou en cuivre que l’on trouve dans les kiosques éphémères qui jalonnent le parcours et où l’on trouve naturellement aussi du thé sucré que l’on offre également à profusion.

Parmi ces soupes, citons la plus classique, l’âsh-e resht, à base de pâtes, et surtout l’âsh-e Hossein, à base de boulgour.

potage iranien à la base de pâtes(reshteh),pois chiche, haricots rouges et lentilles, menthe, persil et d'épinards et de lait caillé fermenté traditionnel en (kashk)
Ash-e-Reshteh

Si bien des nourritures votives sont distribuées de porte en porte, ou dans la rue, lors des processions, le savâb de celui qui offre, comme celui de celui qui reçoit, semble plus important si le met est consommé en commun, le plus souvent dans un lieu religieux collectif, comme la hosseniyeh. Ainsi en est-il des grands repas collectifs offerts par la communauté tout entière. Ainsi en est-il aussi des sofreh, ces dons de nourriture exposée sur une nappe sur laquelle on prononce une prière. Les sofreh les plus connus sont celui d’Abu-l Fazl qui doit comprendre du riz aux lentilles et un âsh-e resht et celui que l’on déguste à Locaye, fête de la naissance du douzième Imam et qui comporte du pain garni de fromage et d’herbes aromatiques.

Parmi les autres mets, on retrouve ceux qui l’on offre lors des pratiques mortuaires traditionnelles ainsi, le showl-e zard, le rowghan-jushi, sortes de beignets salés, les dattes, l’aliment réconfortant par excellence les corps affaiblis par le peine du deuil et bien sûr l’halva iranien, cette pâtisserie à base de farine de blé, de dattes et d’eau de roses revenues sur le feu, Il existe de nombreuses explications derrière la tradition du partage de l’halva de l’Achoura. Certaines personnes croient que la datte est le fruit d’un arbre qui est toujours vert et il symbolise donc la vie éternelle pour l’âme du défunt. Certains croient qu’il peut aider les proches ou les fidèles à se sentir plus énergiques et à surmonter la douleur et le chagrin. Rappelons d’ailleurs l’expression “Nous avons mangé son halva”, signifiant que quelqu’un est décédé!

Toutes ces pratiques de consommation collective donnent l’impression de véritables festins où l’on s’efforce de manger le plus possible, sans aucune retenue, de façon à obtenir le plus de tabarrok. On s’empresse aussi, à la fin du repas, de quémander les restes afin que puissent en profiter ceux qui n’étaient pas présents. Aucun sentiment de honte là-derrière. Le corps et ses appétits sont reconnus comme les principaux acteurs de la cérémonie, et donc comme les principaux médiateurs avec le sacré. D’ailleurs la rétribution divine elle-même, apparaît moins comme une réponse directe à la générosité du donateur que médiatisée par le contentement corporel des fidèles:  c’est parce que ceux-ci, le ventre plein, se tournent vers Dieu pour rendre grâce à leur bienfaiteur du jour, que le Créateur, sensible à leur prière, déversera sur lui, sa bénédiction.

Riz au safran, cardamome et eau de Rose est une pâtisserie iranienne
shole zard

Conclusion

Le salut se gagnerait donc ainsi moins par une pratique ascétique solitaire que par une attitude de don et de partage avec le reste de la communauté. Or, quel partage plus convivial et plus immédiatement apprécié que celui de la nourriture festive? Et si c’était donc au corps d’ouvrir à l’âme les portes du paradis, et non l’inverse?

Sources:
Henri Corbin.  1972. En Islam iranien. Gallimard

Germaine Le Haut Pas
(3 Juillet 2021)

Marjan Saboori

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