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 le complexe hydraulique de Shushtar

le complexe hydraulique de Shushtar

L’eau est en Iran un bien plus que précieux, que ce soit d’un point de vue religieux, culturel, économique ou historique. Si, au cours de ces derniers millénaires cette civilisation s’est en effet formée autour des rivières ou le long des qanâts*, la plupart des grandes villes sont nées au fil des siècles d’un système basé sur l’agriculture, celle-ci dépendant étroitement de l’irrigation fluviale et de la construction et de l’entretien de ces derniers. Or, qu’il s’agisse des zones urbaines ou des zones rurales, s’il a été récemment annoncé qu’en Iran 28 de ses 85 millions d’habitants, souffraient de pénurie d’eau, la nouvelle année iranienne offre à Orient Héritage l’occasion d’évoquer l’intelligence avec laquelle ingénieurs et bâtisseurs ont su naguère résoudre ce problème inhérent aux zones désertiques. Classé depuis 2009 au patrimoine mondial de l’UNESCO, le barrage de SHUSHTAR qui est en effet le plus ancien, le plus complexe et le plus ingénieux système hydraulique du monde, n’est pas tant un témoignage du passé qu’une source d’espérance pour le futur de toute l’humanité.

Petit retour vers les Achéménides

Il y a plus de 2500 ans, au cœur du Khuzestân, en cette zone aride où s’abaissent progressivement les dernières crêtes rougeoyantes des Monts Zagros coulaient déjà les flots tumultueux de la rivière Karoun.

Province de Khuzestan, les flots tumultueux de la rivière Karoun près de la ville d’Ahvaz

Descendant directement de la montagne, d’autres cours d’eau de moindre importance comme le Dez, le Kerkheh, le Mâroun, le Bahman et le Shîr venaient s’y jeter avant d’arriver dans la plaine au creux de laquelle s’amassaient en demi-cercle les premières petites bâtisses de pierre et de pisé de ce qui allait devenir la splendide cité royale de Shushtar.

le complexe hydraulique de Shushtar à Ahvaz en Iran

Lorsqu’il le découvrit, séduit par la singularité de ce lieu en forme de “cirque naturel”, le grand bâtisseur qu’était Darius le Grand, saisit immédiatement les bénéfices multiples qu’il pourrait tirer à la fois de sa localisation et de son ingénieux agencement. Le sol avait beau être désertique et le dénivelé incroyable, il y avait en abondance, pierre, sable et surtout eau. Cette eau capricieuse et ces cours d’eau devenant à la saison torrents de boue qui arrachaient tout sur leur passage, il s’agissait de canaliser au mieux cette puissance jusqu’alors indomptable, de la circonscrire en un réseau de ponts, de barrages, de bassins et de canaux afin de transformer ce quasi désert en une mosaïque de champs cultivés qui apporterait à toute la région et à ses habitants, santé et surtout prospérité.

En visionnaire qu’il était, comme il l’avait fait pour Persépolis, Darius 1er embrassa d’un regard l’ensemble des immenses rochers qui, quelques années plus tard, seraient percés, forés, reliés entre eux par différents systèmes de passages et de canaux souterrains pour former le premier complexe hydraulique de l’humanité et commença par faire dévier le cours de la rivière Karoun au pont de Gargar. Il en constitua la rivière du même nom, et fit ensuite creuser deux canaux de dérivation, baptisés, l’un Canal de Darius et l’autre, Canal Gargar qui, lui, alimente toujours la ville en eau.

A Shushtar deux canaux de dérivation, baptisés, l’un Canal de Darius et l’autre, Canal Gargar

Après une spectaculaire falaise, l’eau tombe en cascade dans le bassin aval avant d’entrer dans la plaine au Sud Est de la ville où elle a permis le développement de terres agricoles et de fermes sur une surface de 37 000 acres de terre (soit 40 000 hectares), dénommée Miannâb (le paradis).

Terres agricoles et de fermes Miannâb à Shushtar

Il existait bien déjà ça et là, comme dans tous les territoires désertiques, de petits moulins à eau bâtis au bord des affluents du Karoun et complètement indépendants les uns des autres. Mais sous le règne de Darius, ils furent astucieusement reliés entre eux de façon à former des réseaux dénommés minous qui d’une part permit la captation et la redistribution de l’énergie hydraulique, mais d’autre part facilitèrent l’irrigation des cultures. Entre autres déjà, les cultures fruitières comme celle de la pastèque, mais également des cultures céréalières, surtout celles du maïs et du blé.  La force motrice de l’eau autorisait du coup les agriculteurs à se servir aussi de ces moulins pour moudre leur blé.Moulins d’Eau à Shushtar, ces moulins pour moudre leur blé

La construction, l’installation et la façon de fonctionner de ces moulins étaient uniques.

Système Hydrolique des Moulins d’Eau à Shushtar qui fonctionne à nos jours

Les ailes des pales étaient en bois de jujubier. L’eau pénétrait à l’intérieur par le canal et était dirigée vers les ailes autour desquelles elle tournait. L’énergie générée par son passage était alors transmise à une roue en pierre qui faisait office de meule.

A Shushtar également, le fonctionnement de cet ensemble reposait sur deux ponts dont l’un, celui de Band-e Mizân, était en réalité un mur élevé dans l’eau qui coupait le courant en deux de manière à ce qu’une partie du début fût dirigée vers l ‘Ouest.Le barrage du Pont de Gargar à Shushtar en Iran a été entièrement construit sur les moulins à eau et les chutes d’eau

Le barrage du Pont de Gargar a été entièrement construit sur les moulins à eau et les chutes d’eau.

Un autre canal, le canal Bolayti, situé sur le côté Est des moulins et des mêmes chutes sert à acheminer l’eau depuis le Pont de Gargar tandis que le Shahr Tunnel est l’un des trois principaux tunnels qui apportent l’eau du barrage de Gargar aux moulins pour la rediriger ensuite vers plusieurs autres.

Les sassanides et le génie romain

Tout fonctionnait déjà bien et aurait pu continuer ainsi à fonctionner si en 260 après Jésus Christ, l’Empire Romain n’avait pas envahi la Perse.  Au terme d’une série d’âpres combats, le Roi Shahpur Premier battit néanmoins les romains, et captura l’empereur Valérien qui fit allégeance à son vainqueur.Naqsh-e-Rostam illustration le Roi Shahpur Premier battit néanmoins les romains, et captura l’empereur Valérien qui fit allégeance à son vainqueur.

Les meilleurs soldats de l’armée romaine furent capturés et réduits en esclavage. Compte tenu de leur expérience et de leur réputation en matière de génie civil aux quatre coins de l’Empire, on utilisa leur savoir-faire et leurs muscles et on leur fit d’abord construire un pont aux nombreuses arches de pierre, nommé en souvenir de leur empereur le “Pont César”.Pont César en Iran à Shushtar près d’Ahvaz

Ils durent ensuite aider à réparer les ponts, les barrages, les moulins à eau, les écluses et l’ensemble des canaux du système primitif d’irrigation de Shushtar afin d’en faire un système hydraulique moderne et complet.

De son côté le barrage de César mesurait à peu près 500 mètres de long. Enjambant le Karoun, il devint la clef de la structure de ce qui était devenu un “complexe hydraulique” : le long du barrage de Mizan nommé Band-e Mizan, il retenait et dérivait les eaux des rivières affluentes vers les canaux d’irrigation qui parcouraient ensuite toute la région.Complexe hydraulique de Shushtar patrimoine de l’Humanité

La première partie des canaux de dérivation de la rivière Karoun est encore utilisée de nos jours. La zone inclut le Château de Salâsel qui constitue toujours l’axe opératoire de tout le système hydraulique. Celui-ci comprend également une tour, la Tour Kolâh Farangi qui permet de mesurer la hauteur du niveau de l’eau tout au long de son parcours, sous les ponts, dans les barrages, au sortir des moulins et des bassins.

L’excellence des romains en matière de génie civil est donc venue compléter de façon synthétique le savoir-faire des Elamites et des Mésopotamiens ainsi que l’expertise plus récente des Nabatéens.

Constructeurs dans l’âme, ils étaient passés maître dans l’art de distribuer et d’acheminer l’eau par de complexes systèmes d’aqueducs et construisirent donc à Shushtar le plus oriental de leurs célèbres ponts de pierre. Ce fut aussi la première construction en Iran à voir combiner en un même lieu barrage et pont.(pont-barrage) de Shâdorvan une merveille du monde

Le Grand déversoir (pont-barrage) de Shâdorvan a été considéré comme une merveille du monde non seulement par les Perses, mais par les Arabo-Musulmans.

complexe hydraulique de Shushtar classé par l’UNESCO patrimoine de l’Humanité

Notons enfin que vieux de 1800 ans, le Pont de Lashkar constitue toujours aujourd’hui une des cinq entrées de la ville.

le Pont de Lashkar à Shushtar constitue toujours aujourd’hui une des cinq entrées de la ville.

On trouve désormais à proximité un restaurant gastronomique ainsi que l’Hôtel traditionnel Tabib.Hôtel Traditionnel de Tabib et un restaurant gastronomique à proximité de Shushtar

Shushtar : une leçon d’espérance pour les zones arides

L’homogénéité de ce système est telle que conçu de manière aussi complexe que globale et complémentaire, il reste aussi riche d’enseignement aujourd’hui qu’au troisième siècle après Jésus Christ tant par la diversité de ses structures et la facture de ses constructions que par la multiplicité et la complémentarité de ses usages.le complexe hydraulique de Shushtar en Iran unique au Monde

L’originalité de cette réalisation si ancienne tient en effet en ce qu’elle répond à la fois à une problématique d’adduction d’eau urbaine dans une zone sèche, à  une nécessité de fourniture d’énergie répondant aux besoins d’une grande cité, à l’exécution d’activités industrieuses, commerçantes et artisanales, à une activité agricole élargie à l’ensemble d’une région, tout en assurant un moyen de transport fluvial et en constituant simultanément par son organisation spatiale interne en couloirs, canaux, tunnels, escaliers, ponts, et souterrains interconnectés, un système défensif de premier ordre.

Barrage de Shushtar avec le complexe hydraulique de Shushtar unique au Monde

C’est dans cette mesure que le classement de ce monument au Patrimoine de l’UNESCO est un acte de reconnaissance à part entière de l’intelligence anticipatrice de ces bâtisseurs qui se sont servi du cadre géographique et géologique d’un site naturel pour exploiter de manière raisonnée ses ressources sans épuiser ni le sol ni le sous-sol afin de garantir dans les siècles des siècles la durabilité du système.

Canaliser et diriger l’eau en surface à travers un système de canaux, de petits barrages et de bassins de décantation est à la fois une solution économe pour récolter les eaux fluviales et pluviales et les redistribuer ensuite à grande échelle, mais également un vrai moyen de réguler des accidents climatiques désormais endémiques : orages, pluies torrentielles, appauvrissement des sols.

L’âge respectable que le barrage de Shushtar a atteint aujourd’hui constitue donc la preuve la plus éclatante du bien–fondé d’une utilisation parcimonieuse mais durable des ressources du vivant. Loin des coûteuses prouesses des ingénieurs contemporains du monde entier qui puisent dans des nappes phréatiques qui seront bientôt asséchées, il donne modestement l’exemple et le secret de fabrication d’une solidité et durabilité façonnées par les leçons de sagesse d’une tradition plurimillénaire qui s’avère être un véritable condensé d’humanité.

Une ombre persiste pourtant au tableau : celle du temps qui corrompt les réalisations les plus ambitieuses et finit par en faire des pierres silencieuses dès lors que la main de l’homme ne les entretient plus. Souhaitons donc que le site puisse continuer non seulement à être rénové comme il a commencé à l’être depuis 2009 avec l’Unesco, mais à remplir à nouveau réellement auprès de la population du Khuzestân, sa mission nourricière.

 

Germaine Le Haut Pas
4 Mars 2022

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Marjan Saboori

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