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 Cent Voyages

Cent Voyages

Cent Voyages
Saïdeh Pakravan
Belfond .2019

“Pour toi mamy, qui m’as appris très tôt que l’écriture nous sauve”
S.P

Saïdeh Pakravan, nait en Iran dans une famille francophone et doit à Emineh Pakravan, sa grand-mère, elle-même auteure de romans historiques. Son goût pour l’écriture. Elle publie en français dès dix-huit ans son premier roman, “Celle qui rêvait ”et n’a depuis cessé de consacrer sa vie à la littérature.

Parce qu’en ce mois de Mai, nous fêtons en France les mères, nous avons choisi de consacrer notre coup de cœur mensuel à des mamans trop souvent oubliées par la mémoire collective, celles qui ont fait la douloureuse épreuve de la mort de leur enfant. Or c’est à l’une d ‘entre elles et à l’histoire de sa reconstruction que se consacre “Cent voyages” le roman que fait paraître en 2019, Madame Saïdeh Pakravan

A mi-chemin entre l’introspection et le journal intime, son livre ressemble à un récit hybride qui n’a rien à voir avec un journal de voyage exotique, sauf à considérer la vie elle-même comme une traversée initiatique- entre deux pays, la France et l’Iran, deux cultures l’occidentale et l’orientale, mais surtout plusieurs générations de femmes et de mères. Au terme d’un inexorable parcours en solitaire qui lui permet de retisser ensemble les bribes de son personnage meurtri, Garance parvient à réparer la blessure qui l’écartelait et désormais libérée de ses fantômes, reprend son envol vers la vie.

Cent Voyages Saïdeh Pakravan Belfond 2019

1. Qui suis-je, fille de …?

 “Je tourne les pages du passé une à une. Chaque souvenir s’étire en une toile diaphane qui très vite s’effiloche et ne correspond plus à rien”. Est-ce Garance la narratrice ou Saïdeh l’autrice qui prend ici la plume et nous fait cet aveu, toujours est-il que l’expérience du feuilletage d’une existence tient ici lieu de constat de départ à la double confidence de l’une et de l’autre. Après la mort de son enfant, une femme revient sur sa vie passée pour tenter de se retrouver. Tant de temps s’est écoulé depuis les évènements qu’elle va évoquer, que les souvenirs qui se présentent ne semblent plus lui appartenir: ils ne correspondent plus à rien…

C’est néanmoins à ce “rien” là que la narratrice entreprend de redonner sinon chair du moins, vie. Ses parents divorcent alors qu’elle est encore jeune et à l’adolescence, sa mère l’envoie à Téhéran retrouver son père. Trois années durant, celui-ci lui fait découvrir la langue, la culture et les paysages du pays qui est le sien. La mort de son grand-père maternel la ramène intempestivement à Paris, vers sa mère, vers son avenir. Si, plus jamais, elle ne revient ensuite en Iran, elle en conserve un goût du nomadisme que comble à merveille son métier d’écrivain jusqu’à sa rencontre avec Henri. L’amour fusionnel qu’elle éprouve pour lui au début de leur idylle bouleverse sa vie d’aventurière interlope et elle dépose à nouveau ses bagages à Paris. Au fil des ans, la quotidienneté a raison d’eux et Henri finit par céder au démon de l’aventure adultérine avec Coralie sa sœur cadette. Lorsqu’ils se séparent, Garance reprend sa vie voyageuse sans plus s’attacher à un homme en particulier, lorsque sept ans plus tard, coup de théâtre dans sa vie solitaire, une joie plus intense embrase tout son être. Celle que lui procure l’enfant qu’elle met au monde. La petite Myriam devient toute sa vie, une fois mère, Garance n’a désormais plus besoin ni de père ni d’amant. Elle vit dans un état permanent de pur bonheur à donner et à partager cet amour fou que ne cesse de lui inspirer la fillette. Hélas trois ans plus tard, le malheur frappe à leur porte: la maladie emporte l’enfant en quelques mois pour laisser une jeune mère désormais inconsolable.

La nuit même de la mort de l’enfant, la providence met sur la route de Garance le chirurgien qui a recueilli le dernier souffle de la petite, la ronde de la vie doit continuer. Daniel entre dans celle de la jeune femme et à force de tendresse et d’attention réussit à la ramener de ce bord-ci du monde… Mais le deuil l’a radicalement métamorphosée, elle reste cette mère désormais orpheline qu’alourdira jusqu’à la fin de ses jours le souvenir de l’enfant trop tôt disparue. Daniel à son tour se lasse. Il part muser ailleurs. Elle s’en doute, découvre les affres de la jalousie, puis réalise qu’elle ne supportera ni le mensonge ni une nouvelle rupture. Désormais décidée à assumer les conséquences de sa solitude, et allégée de tout besoin d’attache masculine ou familiale, elle quitte Paris pour repartir voyager

2. … ou Maman de …?

 Au cœur de cette capitale où elle s’est arrêtée de voyager depuis quelques années, Garance met au monde Myriam, sa petite fille et se découvre elle-même avec un véritable émerveillement. ” On m’aurait dit de me coucher à terre et de mourir, là, pour Myriam, que je me serais étendue tout de suite et serais morte, non seulement sans hésiter, mais heureuse de passer de vie à trépas, instantanément, pour mon enfant adorée. Ma passion pour elle dominait tout. “ (92)

Durant ces deux pages qui constituent pratiquement le cœur du récit, Saïdeh Pakravan dévoile à sa narratrice le fond ultime de son être, ce fond qui va dès lors donner sens à son existence non seulement de mère, mais de femme, voire d’existante”. Ce fondement constitue aussi dès lors non seulement sa légitimité mais édifie désormais comme telle la réalité dans laquelle elle peut désormais se projeter.

Comme si tous les autres elle-même n’avaient jusqu’alors été du coup frappés d’irréalité. “ Je n’ai commencé à “exister que le jour où ma petite fille est née”. Comme si tous ces autres elle-même, petite fille, fille, jeune femme, amante, auteur n’avaient été que de fugaces répétitions. Au cœur du récit, ces deux courtes pages en précèdent la deuxième partie, la plus longue. Fruit de l’analyse qu’elle a ensuite menée des années durant pour accomplir un travail du deuil toujours recommencé, elles édifient dans toute sa fragilité ce temps du bonheur qui donne à la fois sa valeur à toute une vie et son implacable brutalité à la mort d’un enfant.

Et c’est là du coup que ce récit n’est pas celui d’une pause entre deux voyages, mais bien celui d’une longue analyse sur les tenants et aboutissants d’une maternité dont la brusque interruption restitue la jeune femme à sa trajectoire personnelle. Il faut, semble-t-il que survienne le malheur de la perte pour renaître à soi-même.

La preuve, le chapitre suivant qui se situe lui-même exactement au milieu du livre ramène la narratrice au domicile de son père. Ce père qu’elle n’avait pas revu depuis plus de dix ans, qui lui aussi, a émigré à son tour en France pour vivre désormais en loup solitaire dans une tour toute grise de la banlieue sud de Paris. Ce père avec lequel elle n’a rien à voir, et dont les propos s’étiolent dans le vide jusqu’à ce qu’en dépit de tout elle se sente “sans raison, bien.  Mon humeur, mon âme sont à l’image de ce ciel d’Iran, juste avant le nouvel an, qui coïncide avec l’équinoxe de printemps. C’est drôle ce qu’on continue à porter en soi. A chaque printemps, je me souviens du nouvel an iranien. C’était comme cela: il fait encore froid. Les montagnes au Nord de Téhéran sont toujours couronnées de neige qui fondra pendant les mois chauds de l’été (105)” Mais au moment où une connivence entre père et fille pourrait s’installer, l’irrépressible mésentente qui a toujours coexisté entre eux pour aboutir au mur d’incompréhension de part et d’autre duquel ils s’affrontent remonte pour mieux buter sur la raison essentielle de cette visite. Alors qu’elle ne l’avait pas prévu, elle apprend à ce père qui ne sait rien d’elle l’existence et le décès de son enfant. “ Au bout de quelques minutes, comme le silence devient pesant, je lui dis que j’ai eu une petite fille et qu’elle est morte. Je ne m’attendais pas à ce que ces mots sortent de ma bouche ni à ce que ma voix pour les dire puisse être aussi neutre, posée. Mon père, soudainement secoué de sanglots, se couvre le visage de ses deux mains, et je sais que, davantage que peiné, il est surtout révolté par l’injustice et l’inutilité d’un tel évènement (p.112) Père et fille pleurent sur la mort de l’enfant. Ils ne se reverront plus. Mais ils se sont revus cette fois-là. Et cette fois suffi sinon à se trouver, du moins à réparer sinon la relation du moins la mémoire et la relation de filiation.

3. Ou bien encore, femme de…?

 Elle l’ignore encore, mais ce temps passé ensemble ce jour-là a restauré à son insu en elle une autre partie de ses souvenirs. Ceux ayant par exemple trait à l’Iran là encore,  à sa propre jeunesse, et  à ses origines culturelles en quelque sorte, à l’indicible d’une relation père/fille fondée sur la pudeur, et justement à la singularité qui était alors déjà la sienne lorsqu’elle découvrit avec lui son pays, différente non pas seulement géographiquement mais intellectuellement car élevée dans l’esprit des lumières et d’un certain esprit critique par rapport à l’univers de la consommation, elle ne pouvait que déplorer sans les partager les complexes de ses contemporains iraniens tellement admiratifs d’un mode de vie américain dont elle avait par contre elle, malgré son jeune âge, tant sondé déjà la vanité… “ Lors des voyages entrepris avec mon père dans le centre du pays, traversant des déserts, non de sable, mais de terre dans un paysage aux tons beige et gris entrecoupé parfois par un village ou un ruisseau coulant bruyamment sur son lit pierreux, nous nous arrêtions parfois dans un café sur le bord d’une route pas trop fréquentée; (p. 126).  Et plus loin, dans cette même page “ “ Nous ne parlions pas beaucoup sous les peupliers dont les feuilles argentées bruissaient doucement au soleil, en harmonie avec le murmure cristallin de l’eau sur les cailloux d’un ruisseau. Emporté par son élan, mon père récitait les vers d’un poète célèbre. Je fermais les yeux et m’endormais quelques instants”.

Au terme de la deuxième partie du récit Garance est non seulement redevenue la fille de son père en se réinscrivant dans la chanson de geste d’une filiation culturelle et poétique, mais elle est prête à aborder la troisième partie de sa métamorphose, celle qui faisant d’elle une femme sans plus aucune attache, ré ancre au plus profond d’elle- même la seule réalité qui résiste à l’effritement des passions, l’écriture.

On l’aura compris, le récit auquel se livre Garance l’installe dans le texte que lui consacre Saïdeh Pakravan non seulement en tant que mère, mais en tant que fille . Avec Daniel, la dernière partie parachève cette reconstruction en abordant avec délicatesse les ultimes épreuves qui libéreront finalement la fille, la mère et l’amante de toutes les sujétions qui avaient jusqu’alors pu les meurtrir et restreindre leur envol afin de la rendre enfin réunifiée à l’écriture qui seule peut panser les blessures de la vie.

4. Une orpheline d’enfant.

 Daniel est le seul des trois hommes croisés au cours de la vie de la jeune femme qui ait droit à une description physique.  Il est roux. Sa couleur de cheveux le distingue d’Henri, mais également ses manières d’être et de vivre. Il respirerait presque la perfection s’il n’était profondément lui, c’est à dire éminemment singulier dans sa façon d’être au monde, d’être en même temps avec la jeune femme et d’envisager en solo une existence aux antipodes de la conjugalité dont elle avait autrefois tant souffert.  Tout chirurgien qu’il soit, il n’a pu sauver la fillette, mais il recueille la mère-fille pour en refaire une amante, peut-être même une femme mais surtout pas une épouse

Une fois de plus dans la vie de Garance, cette singularité qui avait pu au départ garantir leur indépendance et leur respect l’un vis à vis de l’autre finit par les lancer sur les chemins d’une solitude qu’elle n’avait pas vu venir et qui l’envoie seule au tapis puisqu’ainsi semblent être les messieurs.  Non pas tant toujours légers et volages que finalement incapables de s’inscrire sans la trahir dans la durée d’une relation.

Comme son apparente froideur aux débordements émotifs, la plume de Saïdeh Pakravan cisèle de manière incisive le portrait d’une femme que la souffrance a tellement arrachée à elle-même qu’elle ne peut plus continuer sa route sans se détacher corps et âme des petites choses de ce monde.

Exit Paris, exit l’Iran et son exotisme, exit enfin Daniel, comme Henri et comme son père lui-même, mort incognito dans un couloir des Urgences, sans qu’elle lui n’ait su, ni pu elle non plus lui dire au-revoir, tant était grand l’abîme qui s’était depuis toujours creusé entre eux

Le cycle fille-mère-femme s’est déroulé à l’envers mais le portrait en demi-teinte s’achève sans mélancolie sur l’appartement parisien que Garance ne peut qu’abandonner pour arpenter désormais libérée*de toute attache le seul territoire vivable pour un écrivain digne de ce titre, son écriture. Elle seule saura restituer dans leur épaisseur le bruissant d’un feuillage, la fraîcheur d’un ruisseau ou le rire clair d’un enfant.

 

Œuvre méditative sur un destin de femme à jamais inconsolable car nul ne peut se remettre de la mort de son enfant, Saïdeh Pakravan démontre ici qu’il n’est qu’une résilience possible après une telle épreuve, celle de l’art. C’est lui qui constitue la dimension universelle et infiniment humaine de ce portrait sans concession qui s’adresse aux lecteurs comme aux lectrices de France et d’ailleurs, car chagrin et deuil ne sont pas plus sexués que territorialisés.

Anne Doeux
Mai 2021

Analysant la relation qu’elle a au voyage, Garance confesse que c’est “au cours de ses cent voyages qui sont la trame sur laquelle je tisse ma vie nœud par nœud avec une habileté discutable que Paris reste la seule constant, le seul recours.

Marjan Saboori

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