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 Les Gouttes de Sang Sadegh Hedayat

Les Gouttes de Sang Sadegh Hedayat

Sueurs glacées dans un été torride, L’hiver porte à lire soit des textes légers, soit des auteurs ou des ouvrages peu ou mal connus. Orient Héritage s’inscrit dans cette double veine en invitant cet hiver à lire ou à relire Sadegh Hedayat, le premier mais aussi le plus désenchanté des écrivains modernes iraniens. Trois gouttes de sang, qui paraît en 1932, anticipe le court roman qui le fera connaître en 1941 la Chouette aveugle, mais on trouve déjà au fil de ce premier recueil ce qui constituera aux yeux d’un surréaliste comme André Breton sa marque caractéristique, le mélange du réel, de la magie et du surréel.

Une peinture de l’Iran rural : Les désenchantés

En réalité, comme l’indique le titre, il n’y a en fait ici rien de léger, si ce n’est l’impitoyable précision d’une écriture où ironie et désespoir s’entremêlent dans la peinture d’un Iran d’avant-guerre de Sadegh Hedayat où la rouerie des uns n’ont d’égale que la cruauté et la bêtise des autres.

Dans ces dix courtes nouvelles, le passé ne rime donc jamais ni avec folklore ni avec nostalgie, mais sert à camper un décor fictionnel où les époques s’interpénètrent et où des êtres aussi malmenés par l’absurdité de la vie que pas leur tempérament se déchirent voire finissent par se suicider de désespoir. On ne détaillera pas l’ensemble de ces récits, et nous arrêterons donc aux premiers pour amorcer le début de l’intrigue des autres afin de camper l’atmosphère si particulière de cette écriture.

Trois gouttes de sang

Le texte qui donne son titre à l’ensemble du recueil s’ouvre et se ferme par Mirza Ahmad Khan, le narrateur interné depuis un an dans un asile psychiatrique, suite à la rupture de ses fiançailles survenues après le mystérieux assassinat d’un chat.

Les trois gouttes de sang qu’il aperçoit au fond du jardin par la fenêtre de sa chambre sont-elles celle de l’animal, ou celles d’une chouette invisible et serait-ce alors lui qui aurait tué l’une ou l’autre ? Ne serait-ce pas plus tôt son meilleur ami lui aussi enfermé durant de long mois suite à une étrange maladie et auquel Mirza finit par aller rendre visite pour s’entendre dire que ce serait lui qui aurait plutôt tué l’animal en question.

Le doute s’installe dès lors : qui est en fait le malade, et qui est donc alors l’auteur des trois obsessionnelles gouttes de sang ? A moins que ce ne soit l’infirmier de l’hospice qui ait réglé le sort de la pauvre bête. Le narrateur mélange temps, lieux et personnages tant le traitement que l’infirmier lui inflige quotidiennement depuis un an achève de le désorienter et du coup il en va de même pour le lecteur égaré entre ces diverses interprétations qui toutes convergent vers une sensation de folie généralisée.

Le chien errant

Il semblerait s’être appelé Pât. Autrefois, lorsqu’il était entre ses maîtres, l’enfant et son père, et que sa vie domestique avec eux était douce. Mais un beau jour emmené se promener en voiture avec son maître alors qu’il était en rut, la nature reprit en lui le pas sur les règles de la bonne éducation. Se retrouvant quelques instants livrés à lui-même, son instinct animal reprit le dessus et percevant l’enivrante odeur d’une chienne en chaleur qui passait, il acheva de se perdre.

Il partit à sa recherche, en oublia la voix de son maître qui l’appelait pour rentrer et se retrouva abandonné et contraint à errer en essuyant la cruauté des humains. Un jour il crut retrouver un cœur compatissant qui lui donna à manger sans le frapper mais sans l’adopter non plus. Et il eut beau faire la course avec sa voiture pour ne pas laisser filer un inconnu enfin sensible à sa cause, il ne réussit pas à la rattraper mais à faire flancher son cœur déjà épuisé et mourut la nuit même dans un fourré.

Les nuits de Varamine

Fereydoun et Farenguis vivent d’amour tendre à la campagne dans un immense domaine avec Golnaz, la jeune sœur du premier, en lisière du petit bourg de Varamine. Fereydoun s’occupe du domaine, Farenguis gère avec bonheur l’espace domestique le jour et distrait le soir la maisonnée des jolies mélodies qu’elle accompagne à l’Oud dont elle apprend les rudiments à la jeune Golnaz. Une seule ombre trouble le parfait bonheur du jeune couple, celle de l’athéisme de Fereydoun, alors que Farenguis est une très pieuse personne.

La gestion domestique l’épuise, elle en tombe mystérieusement malade. Fereydoun a beau tout faire pour la maintenir en vie auprès de lui, elle se laisse mourir en le conjurant de revenir vers la religion de ses pères sinon il en cuira à son âme.

Menace ou prédiction, Fereydoun le rationaliste, n’en fait rien, et après son décès, dévoré par le chagrin du deuil, quitte le village pour ne revenir que longtemps plus tard. Lorsqu’il le retrouve, son domaine est en proie au plus parfait abandon.  Sa maison est aux dires des domestiques hantés par le fantôme de sa femme. Ne serait-ce pas là, la malédiction dont celle-ci l’avait autrefois menacé ?

Circonspect au départ il paraît s’en laisser convaincre en entendant à son tour jouer de l’Oud pendant la nuit. Son esprit scientifique ne pouvant en rester là, il fait fi de ces croyances puériles pour découvrir que Golnaz se sert de l’oud de sa femme pour se livrer à la débauche avec un moins que rien.

Démasquée, la jeune femme en laisse de stupeur tomber l’instrument à terre : il se brise et cette deuxième mort symbolique fait perdre définitivement la tête à Fereydoun.La romancière iranienne Sadegh Hedayat

Le trône d’Abou Nasr:

Un groupe d’archéologues anglais découvre sur le champ de fouilles de Persépolis un cercueil où repose la momie couverte de bijoux de Simouyeh, l’ancien gouverneur de la région auquel son épouse avait fait boire le philtre d’une sorcière pour le punir de l’avoir répudiée.

La quête d’absolution

Aziz Agha se rend avec trois compagnons dont son beau-fils au Pèlerinage de Kerbala pour aller comme tout le monde demander au Saint de bien vouloir lui pardonner ses péchés. Sitôt arrivée sur place elle disparait …

La femme qui avait perdu son mari

Une toute jeune femme mal aimée par sa mère épouse une brute qui ne sait que la violenter et la transforme ainsi en masochiste : plutôt souffrir que de vivre seule !

Le tchador

Un mari se fait en permanence tancer par sa femme insatisfaite. Il aimerait la répudier mais ne sait comment s’y prendre. Un beau jour il croit la croiser sur son chemin, car la femme qui marche dans la rue devant lui porte le même tchador qu’elle. Il l’incendie d’injures à tort : ce n’est pas elle ! Il se fait arrêter, fouetter par la police et, pour se venger de cette injustice, répudie son épouse !

La sœur aînée

L’ainée est laide et méchante. Elle passe son temps en bonnes œuvres et en médisances. La cadette est douce, gentille, travailleuse et entre comme servante au service d’une grande propriétaire. Elle y rencontre un jeune homme qui la demande en mariage. Ils s’épousent. Mais la nuit de leurs noces, la jalouse se suicide de dépit dans la citerne familiale

Dash AKôl

C’est une figure du quartier haute en couleur. On ne lui connait qu’un ennemi mais de taille, le bègue du quartier surnommé Kaka Rostam. Ces deux-là sont toujours en train de se disputer jusqu’à ce que les hasards de la vie fassent de Dash Akôl le tuteur de la famille du riche Hadji Samad.  Tout irait pour le mieux s’il ne jetait alors les yeux sur Marjan, la fillette de huit, neuf ans de ce dernier dont il tombe éperdument amoureux.

Sa qualité de tuteur lui interdit de déclarer sa flamme et onze ans durant il se dévoue pour la famille du défunt jusqu’à ce qu’un homme encore plus âgé que lui décide d’épouser l’enfant devenue une jeune fille et le délivre de sa tutelle. De chagrin il retourne à sa vie bagarreuse d’autrefois, mais il n’y croit plus et Kaka Rostam, le fier à bras, l’abat comme une mouche.

L’intermédiaire

Deux inconnus au cœur brisé par leur femme infidèle se retrouvent au café à se raconter leur vie. Ils croyaient ne pas se connaître car les épreuves de l’existence changent leur homme, mais réalisent soudain au fil du récit de l’autre que c’est sans doute la même femme enfant qui a successivement causé leur perte à l’un et à l’autre.

Sadegh Hedayat dans sa jeunesse

Défiance et solitude

En Iran, le monde d’hier n’est pas celui du bonheur. Le point commun de l’ensemble de ces nouvelles vise à brosser le tableau d’une société rurale parcourue par l’injustice et la solitude.

Hommes et femmes s’opposent car ils ne peuvent se comprendre, les hommes sont violents, cruels, égoïstes, mais les femmes sont la plupart du temps jalouses, envieuses et perverses. Les aimantes sont à court terme condamnées à mourir, tout comme les envieuses. Souvent dirigées par leurs pulsions, elles perdent facilement la raison et peuvent même le cas échéant devenir criminelles.

Face à elles, les hommes ne sont pas portraiturés avec moins de rigueur, ils frappent leurs femmes, boivent plus que de raison, sont volages ou bien lorsqu’ils commencent à prendre de l ’âge sont parcourus de désirs libidineux pour des enfants que leur reste de sens moral leur interdit de violenter malgré elles.  De toutes façons, ils se retrouvent là aussi punis, puisqu’à une exception près ; quel que soit leur âge, les femmes sont d’abominables tentatrices inspirées par le diable…

A deux exceptions près donc, celle de cette jeune femme touchée par la maladie, qui mourant trop tôt finira par faire involontairement perdre la raison à celui qui l’aimait, ou bien celle de cette sœur cadette dotée de toutes les qualités dont le mariage va contraindre sa sœur à se suicider. Dans l’univers de Monsieur Hedayat, l’amour entre humains est voué au malheur, car ceux-ci sont la plupart du temps mauvais, inconstants et bourrés d’amoralisme.

Loin de l’univers des mille et une nuits où les héros finissent toujours va triompher des épreuves qu’ils doivent traverser, les personnages de ces nouvelles rencontrent sur leur route l’échec et l’abandon mais d’une certaine manière leur propre vérité.  C’est en cela que chaque récit va donc bien au-delà d’une histoire et prend l’allure d’une véritable fable atemporelle située dans un décor orientaliste dont la peinture est même parfois criante de réalisme.

L’écriture comme antidote

Face à ce manque d’avenir généralisé de la vie ordinaire, il ne reste qu’une voie possible, celle de l’imaginaire, du rêve, de la magie, de l’écriture transfiguratrice, de la lecture enfin.

Le narrateur de trois gouttes de sang réclame depuis un an de l’encre et du papier pour finir par les obtenir et ne parvient à écrire que ‘Trois gouttes de sang”. Ici commence et s’arrête l’œuvre, s’aventurer au-delà risque de conduire à la folie.

Chacun de ceux que l’on croise dans ce recueil semble en proie à cette folie dévorante qui lui fait oublier tant ses limites, que ses responsabilités et son propre rapport au temps. Or il semblerait pour l’écrivain que ce soit là le seul objectif qu’il soit raisonnable d’atteindre. Les seuls à échapper à cette détermination sont les animaux, ainsi Pât, le chien errant. Mais pour avoir écouté un instant la voie de ses gênes et de son désir, il devra payer de sa vie cette découverte ontologique.

Actualité : Les trois gouttes de sang

 Reflet d’un Iran rural désormais enfui, ce recueil de nouvelles de Sadegh HEDAYAT dépeint au vitriol une société à nos yeux brutale et particulièrement injuste en termes de “genre”

Les hommes y sont stériles sans jamais s’interroger sur leur propre fécondité. Les femmes se soumettent à l’ordre strict de leur volonté et de leurs besoins : jeunesse, fraîcheur…Sadegh Hedayat née en 1903 l’écrivain iranien vivant en France, l’écrivain des 3 goutes de sang

Les femmes restent ici relativement soumises, écrasées par la multiplicité des tâches imposées.

Mais dans ce monde également traversé de fantômes, de revenants, de magie et d’illusions, l’auteur saisit parfaitement que la cruauté et la dureté des mœurs sont ici une des causes fondamentales du malheur des êtres.

On n’est ici pas loin du monde des légendes : telle fille mal aimée par sa mère ne pourra jamais s’aimer elle-même. Plutôt que d’en faire un traité de mœurs ou de philosophie, SADEGH HEDAYAT recrée un monde de contes en forme de fable sinon morales, du moins édifiantes et désenchantées. L’écriture circulaire permet de donner une forme lapidaire à ces leçons de pessimisme amer mais réaliste.

 

Germaine Le Haut Pas

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Marjan Saboori

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