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 Art et Artisanat

Art et Artisanat

L’ART DE CALLIGRAPHIE

Une rencontre avec Maître Rali Vasheghani Farahani

En ce début de mois de Mars 2021 particulièrement clément sur la capitale parisienne, je remontais la rue de Vaugirard en longeant les Jardins du Luxembourg. Nez en l’air je guettais les signes avant-coureur du printemps sur les basses branches qui tendaient leurs griffes à travers les hampes de fer forgé noir des grilles. Ça et là, des bourgeons commençaient à s’enfler de sève. Le ciel bleu pâle accentuait le caractère graphique du tableau et me mit en joie comme un clin d’oeil avant-coureur de la fin de l’hiver.

Connaissant ma curiosité pour la calligraphie persane, Maître Rali Vasheghani, ayant pris sur lui ce jour-là d’organiser pour la première fois de l’année scolaire  à l’intention de quelques unes de ses apprenantes de longue date un cours de calligraphie, m’avait invitée à me joindre à elles. Cette perspective romprait la pesanteur de l’enfermement qui nous contraint tous depuis plus d’un an à vivre en reclus à l’intérieur de nos maisons, lorsque nous en avons une, et en tête à tête le plus souvent avec notre solitude et l’arrêt brutal de tout ou partie des habitudes de vie que nous avions jusqu’alors pour nous protéger les uns des autres. Conscient comme tant d’autres pédagogues bienveillants de la fragilité psychologique qu’entraîne désormais la crise de la Covid dans toutes les couches de la société, Maître Rali avait conçu cette rencontre comme un présent selon son coeur: partager avec nous un moment de vie, un moment de joie, en un mot l’éclat d’un éclair de cet art de beauté qui l’anime et qu’il exerce avec passion “du fond de l’âme et jusqu’au bout des doigts” m’avait-il dit au téléphone lorsque nous nous étions parlé pour préparer l’entrevue.

Je ne connaissais jusqu’alors à part les articles – au demeurant fort bien rédigés , de Wikipédia pas grand chose à la calligraphie, cet art longtemps réservé aux riches nobles et à leurs  bibliothèques. Je savais qu’il se déroule en six étapes dont la maîtrise est la dernière et que celui qui m’avait fait l’honneur de m’introduire dans son cercle venait d’une famille de lettrés et avait lui même commencé à calligraphier à l’âge de huit ans. J’avais ouï dire par une amie qu’une bonne éducation passe nécessairement par l’acquisition maitrisée de cette pratique et que l’on juge à son aune la valeur non seulement intellectuelle mais morale d’une personne. La symbolique est là infinement chargée de sens et le signe reflète l’ensemble non seulement d’une bonne ou d’une mauvaise éducation mais d’un caractère. On est bien loin du “soigneux/pas soigneux” des cahiers de devoirs de nos propres parents.

Mais en écoutant Maître Vasheghani commencer à me donner sa définition de son propre rapport à la calligraphie, je perçus d’emblée le son d’une voix qui n’avait absolument rien à voir avec celle de ces lettrés plus ou moins pontifiants que le jargon d’aujourd’hui nomme les sachants et qui pérorent d’une tribune à l’autre en nous berçant de leur leur présupposée supériorité d’experts.
Celui-ci était un homme d’échange et de partage. Il parlait “qalam non pas pour faire montre d’une expertise quelconque mais pour donner d’entrée de jeu à celle( celui) qu’il rencontrait un cadeau de bienvenue. Un geste de civilité entre gens de coeur dira-ton… On n’arrive jamais nulle part les mains vides.

Dès le départ parlant des qalam eux-mêmes, il narra à l’assistance la manière dont une fois en vacances en Normandie, parce qu’il avait évoqué l’Iran auprès de son hôte, celui-ci lui offrit, car il en avait plein son jardin, des centaines de jeunes roseaux afin qu’il pût en faire de nouveaux outils, semblables à ceux de son pays. Ceux là mêmes qui s’étalaient d’ailleurs cet après–midi de Mars-là ,sur la table de bois de la Bibliothèque du Centre Culturel. Rien de lointain ou d’exotique. De simple petits bouts de roseaux normands. Mais cadeaux de part et d’autre, cadeau de soi et d’au delà de soi.

Une voix douce, rieuse, s’excusant de poser, balayant d’un petit rire tout ce qu’il pouvait y avoir en elle d’encore un peucérémonieux, pour ne plus laisser se déployer que le plaisir d’être là tous ensemble, réunis de part et d’autre d’un professeur soucieux de faire à son tour présent non seulement de son savoir et de son expérience mais de son plaisir à pratiquer avec d’autres la même discipline. Une voix comme ourlée de l’intérieur qui tissait les uns aux autres, dans les rouleaux de ses longues phrases, aussi bien les  Orientales de Victor Hugo, que les poèmes de Saâdi ou de Hafez, l’amour de l’art, l’amour des mots, l’amour de la vie, l’amour du beau etc… Quelque chose qui n’avait soudain plus à voir qu’avec le plaisir des sens.

Le cours commença, mais était-ce vraiment un cours?  La suite de son déroulement me prouva que l’humilité du maître était même telle qu ‘il me fallut bien un quart d’heure pour réaliser qu’il avait commencé à le donner alors qu’il ne m’avait jusqu’alors paru que se préparer à devoir le faire.
C’est que, disant en faisant, ou faisant en disant, il avait d’entrée de jeu commencé à agir, c’est à dire continué à vivre et à respirer tout en mettant en scène et en situation non seulement ses outils, mais ses mains, ses doigts  et ses gestes eux mêmes et, par delà ces derniers, son propre corps lui même puisque tel était-il tout entier devenu, assis derrière la table de bois où s’alignait son nécessaire de calligraphe. Maître du jeu et maître d’une cérémonie dont la modestie joyeuse n’avait d’égale que la pertinence.

J’avais remarqué dès qu’il m’avait saluée la forme allongée et légèrement recourbée à l’envers de ses doigts qui semblaient voltiger au bout de ses mains comme pour tracer en l’air de la paume l’esquisse du dessin que le pétillant de sa pupille évoquait.

Mais dès qu’il fit entrer en scène le qalam lui même en le roulant du bout des phalanges d’un bord à l’autre de la table pour faire entendre la matité ou la résonance  propre du morceau de roseau retenu, quelque chose d’autre se produisit. L’espace du dehors  et la nature déferlèrent dans la salle, et avec eux des champs de roseaux, de toutes les tailles, gonflés d’eau, fouettés par le vent, se courbant, se redressant… Prolongement des doigts, prolongement des mains, ils mimaient dans ce qui n’était encore que l’embryon d’une chorégraphie, la danse à venir. C’est ainsi que s’avancèrent l’évocation des alphabets arabes puis persans. Les nuances se multiplièrentt, les lettres se précisèrent, les sons se chevauchèrent sans se mêler. Deux langues s’interpénétrèrent sans se contredire non plus. L’arabe et la persane. Deux calligraphies . Comme deux façons presque semblables mais infiniment différentes de rendre compte du monde, de la création, de Dieu aussi.

Et la voix, un ton plus bas escortait les signes et les sons, émaillant d’évidence des propos pétris à la fois de clairvoyance et d ’humble sincérité. Comme en s’excusant de devoir rappeler ce qui pourtant tombait sous le sens.
Que la technique moderne est magnifique mais que, de la machine à écrire et passant par l’ordinateur et le clavier, elle nous a peu à peu fait perdre le contact avec la matière, avec les lieux, avec les paysages même.
Que l’écran est froid et que le doigt a beau tapoter sa surface jamais il ne s’y enfonce, jamais il n’en capte d’autre sensation que celle du métal rare qui en compose l’alliage. Les matières, ces matières sont denses et lointaines. Utiles certes puisqu’elles permettent de faire transiter des données et de l’information mais qu’ont elles dès lors à voir avec les roseaux ou les feuilles de papier sans parler des parchemins du Moyen Age ou des papyrus d Egypte. A l’ancienne dira t on…

Et là sans entrer dans la nostalgie puisque tel n’était surtout pas le propos de ce cours en forme de leçon de “choses”, où je devais malgré tout apprendre que les plus beaux qalam d’Iran s’appellent des desfouli parce qu’ils viennent de la ville de Desfoul, près de la frontière irakienne et doivent leur couleur brune au long séjour passés sous terre après avoir ete coupés pour devenir très durs, le support même de l’écriture jusqu’alors resté en suspens rentra à son tour en scène.
Les doigts légèrement recourbés en forme de palme se saisirent de l’une de ces feuilles, blanche au demeurant, mais pas tout à fait puisqu’on y distinguait encore les minces petites rayures grises, ocre ou  paille
Lestée de jaune d’oeuf et d’amidon, huilée d’olive et pressée finement de sorte qu’on y décèlait parfois comme dans les manuscrits anciens le fin dessin de la balle de la plante qui servit à fabriquer naguère la base de cette pâte, bordée d’une enluminure bleue finement dorée à  l’or fin dont la réalisation semblable à celle des motifs des tapis persans peut parfois prendre jusqu’à un mois, la feuille de papier couchée que nous avions devant nos yeux n’était rien moins que l’écrin précieux sur lequel allait se mettre lentement mais souplement en branle le bec du qalam des unes et des autres des élèves présentes afin qu’elles pussent y tracer les lettres de leur nom.calligraphie

Et bientôt, tantôt à l’horizontale, tantôt à la verticale, essaimant là deux ou trois petits points appliqués l’un ou dessous de l’autre, d’une main à la fois ferme et légère, attentive à suivre le fil de l’écharpe qui s’étirait de droite à gauche, en haut, en bas de la lettre précédente, tantôt plein et gras, tantôt aussi translucide et arachnéen que le fil d’une toile d’insecte comme soulevée de l’intérieur par l’énergie de chaque écrivante, le véritable trésor de la page en train de prendre vie se dévoila.

Le souffle des apprenantes se suspendit alors dans l’effort, comme chez le tout petit enfant, et se tendit tout entier dans la perfection d’un arrondi, dans la parfaite précision d’un minuscule petit cube qui venait à lui seul équilibrer la large hampe d’une arabesque… Prestige de cette écriture persane du IX eme siècle de l’Egire et nommée le naskhta’liq devenu par la suite le Nasta’liq  puis un peu plus tard encore le ta’liq brisé .

Ceci aurait pu peser et friser le didactisme d’un cours de pédagogie, mais les caractères se pressaient légèrement et le maître n’était pas là pour imposer une démonstration de son excellence. Il était venu en chair et en os au terme des longs mois d’absence et de silence de cet hiver décharné par la peur de la pandémie tailler les qalam de quelques unes de ses élèves pour leur faire partager tant sa rondeur de caractère que sa bienveillance.
Il savait que la solitude et la maladie avaient pesé lourd pour chacune durant de longs mois. Comme le yoga, le prestige de la calligraphie n’est pas seulement de former de belles lettres ou des gestes harmonieux, mais de permettre à l’esprit de mettre en forme quelque chose de beau et ainsi de s’élever lui-même au dessus des contingences et des tourments de la vie quotidienne. Ecrire c’est se libérer. C’est entrer dans le monde de l’art. Du gratuit.

Un autre calligraphe contemporain, grand maître lui aussi également voit entre la calligraphie et la musique tout un système de notations musicales qui lui a permis de transformer certaines de ses lettres en sujets de tableaux abstraits où la couleur rompt l’espace vide de larges coups de matière qui ressemblent à autant de gros rouleaux d’encre sepia, dorée, marine, ou tout simplement rouge ou noire de Chine. La lettre d’art dès lors, pour dire le monde, accrochée en haut des cimaises dans les galeries les plus prestigieuses du monde contemporain. Car à l’inverse de l’écriture intime, poétique ou religieuse cette calligraphie-ci sait, en cas de besoin, se prêter avec hardiesse aux grands formats

Loin de tout discours d’artiste égocentré sur sa vision du monde, le Maître est, lui, venu comme un modeste artisan avec ses ustensiles: son couteau à deux lames, ses pierres à découper, sa pierre à aiguiser, ses brosses à émincer, amincir, creuser, épointer, tailler, creuser, entailler la chair des morceaux de roseau usagés, arrondis ébréchés de ses élèves. C’est bientôt l’arrivée du Printemps. On en est au dernier mois de l’hiver. Sous peu, reviendront les beaux jours, et la fête de Norouz. Le neuf remplacera le vieux. Et la vie recommencera. …

Et patiemment, inlassablement comme en prélude à ce futur là, le voilà à présent à donner un autre type de leçon d’humilité. Illustration du don de soi.. Répétition du geste. A l’identique. A gauche, à droite. Côté gauche, puis côté droit :

-“ Et on nettoie encore un peu, et à gauche et à droite “ .
 
Maîtrise de la main qui fait rouler le cylindre de bois entre la pulpe de ses doigts jusqu’à ce que le qalam trouve de lui-même entre eux la bonne direction où il doit être retaillé, puis la main entaille, brosse, nettoie sa tête un peu usée, retaille. découpe, recoupe, rebrosse… Fermeté. Du pouce, de l’index, du couteau, du regard par au dessus qui sait voir le rendu final juste avant que le point de rupture ne s’atteigne … Ardente patience jusqu’à cette presque ligne de rupture de la fibre amincie et où le bec devient à même de traduire au plus juste la finesse de l’âme attentive du calligraphe.

Car c’est bien en fin de compte ce à quoi tient cette séance publique . Guetter ensemble en s’entendant inspirer, puis expirer à l’unisson, la petite musique d’au delà des souffles  suspendus, tout entière concentrée désormais dans les plis  et les replis de ces lignes entrelacées qui racontent au delà des lettres , des sons, des mots et bien entendu des phrases, l’amour de quelque chose d’ésthétiquement irréprochable. Comme la droite parfaite d’une ligne d’horizon ou d’un point d’orgue indéfiniment soutenu dans la réverbération de son écho.

Dans la petite bibliothèque, où il s’était déjà passé tant de choses et avaient défilé tant d’autres images, je me souvins soudain des mosaïques incrustées de lapis lazuli et d’autres pierres précieuses et entièrement constellées de sourates dorées de la Mosquée du vendredi d’Ispahan et m’apprêtais pour de bon à partir voyager bien loin des Jardins du Luxembourg lorsqu’un un bruit de cascade vint dissiper la vision : un éclat de rire trouait de fossettes le visage du maître.

Il s’était mué en conteur pour accompagner en riant d’une bonne blague le  dernier tour de passe-passe du “cours” qui, couvre-feu oblige, était  sur le point de s’achever.
Tout en limant précautionneusement mais la main toujours élégante, la pointe d’acier d’un stylo plume jetable du commerce, un Pilot pour ne pas le nommer, comme pour nous démontrer que la noblesse n’est pas dans l’outil mais dans l’esprit qui façonne patiemment l’instrument de son interprétation future il racontait à son auditoire  une petite histoire de Baaba Taher Oryan, ce poète mystique iranien du XI eme siècle. Une toute petite histoire drôle. Un conte plutôt , une leçon sans en avoir l’air, mettant en scène un  de ces pauvres hommes un peu simplets mais très malins du style Nasreddin Hodja dont l’historiographie populaire se moque souvent à bon compte car ils ne payent pas de mine mais se voient souvent récompensés au final pour la candeur de leur naïveté. Eclat de vérité? Justice ? Sagesse? Manière de faire vivre non plus la culture comme un héritage du passé mais dans une acception de son utilité pratique dans notre vie de tous les jours: ne pas se prendre au sérieux quoi que nous fassions, mais le faire, du mieux possible, dans la tranquille conscience de se savoir le faire pour le mieux, mais sans non plus en tirer gloire. Comme si le trésor était non pas dans la parure, elle-même, mais dans l’éclat de plaisir que procure la contemplation de son reflet dans un rayon de soleil. Pure présence. Pur instant où le corps, la main, le signe, le trait, la trace et le support tangible se suspendent dans la présence manifeste d’une transcendence qui traduit la fragilité du vivant autant qu’elle exalte son aspiration à le transmuer en un fragment d’éternité. Dès lors, cours de calligraphie ou petite démonstration en passant du “bien vivre ensemble “? Les deux sans doute.

Envoutée par cet enroulement de correspondances, je réalisais soudain qu’il était presque dix huit heures et que le couvre-feu allait s’abattre sur la ville, reposant sur nos têtes le couvercle de ce confinement qui , s’il nous rognait les ailes, ne nous avait pas ôté le coeur.
Les oiseaux s’égosillaient au Luxembourg tout proche.
Je n’eus même pas le temps de saluer le maître pour prendre congé et le remercier, il s’était déjà envolé du bout de ses doigts ailés et dans le bleu intense du soir couchant le bec de son qalam achevait de tracer la dernière arabesque de sa signature.
Je pris à mon tour mes jambes à mon cou pour éviter de retomber trop vite sur terre.

( à suivre)
Anne Doeux
16 Mars 2021

Marjan Saboori

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